L’originalité du Symposium « Votre rouge à lèvres a laissé des traces » tenait à la volonté de faire apparaître un souci de l’art plutôt qu’un fait de société.C’est dans cette perspective que les intervenantes ont déployé, avec pragmatisme et passion, les enjeux de l’art contemporain, et notamment ceux de sa réception.
Carole Husson a donné le point de vue de la restauratrice. Elle a indiqué qu’en réparant le préjudice fait à une oeuvre on ne pouvait se contenter de gestes et de discours techniques. L’art contemporain plus fragile que l’art classique suppose de prendre la mesure sensible et nécessaire de l’œuvre. Restauration suppose alors lenteur. On doit prendre le temps de questionner la cause des traces faites à même la surface et dans sa subtile épaisseur. Restaurer c’est réimprimer un sentiment que l’œuvre a perdu en tenant compte des conditions de fabrication : c’est ainsi que le minimum d’intervention peut parfois rejoindre le minimalisme de l’œuvre.
La critique d’art
Marie Muracciole a souligné que le rejet, le refus, si fréquents dans l'art contemporain, manifestent que quelque chose a été vu et qu'il était bien ce qu’il fallait voir. L’art n’est jamais un rapport immédiat qui unifierait les sujets autour d’un message lisible. L’art implique une confrontation de la subjectivité du spectateur afin de reconduire sans cesse ses propres limites et de conquérir une place fluctuante, jamais définitive, car le propre du spectateur moderne c’est de voir autant que d’être vu.
Professeur de philosophie à Paris-Ouest et critique,
Baldine Saint Girons s’en est pris à la fausse idée commune de l’immédiateté pour interroger la sensibilité comme acte esthétique à part entière. La réception d’une œuvre n’est pas une passivité mais l’acte par lequel on s’engage dans un rapport nouveau et différent au monde. Révoquer l’immédiateté instaure alors un temps où le sujet et son histoire viennent retentir dans la vision. Ainsi le problème de l’acte esthétique est-il celui d’un rapport pas seulement de connaissance mais de métamorphose : comment l’œuvre vit-elle en nous ?
Corinne de Thoury, quant à elle, a ouvert l’argumentation en historienne de l’art au blanc du tableau de Cy Twombly. Elle a donné à ce blanc l’épaisseur d’une vie sensible, véritable supplément d’âme, en remarquant qu’il venait par petites touches donner le mouvement d’un regard et son échange dans celui du spectateur. Entre tradition et modernité, elle a exposé la puissance du blanc comme virtualisation. Le blanc défait la représentation et la qualité mimétique et nous permet de voir ce qui n’a pas encore été vu. Autrement dit, si l’œuvre d’art est une puissance c’est moins parce qu’elle est énigmatique et illisible que parce qu’elle est en devenir. Tout ce qui vient la défigurer est alors assimilable à une interruption de son devenir d’art.
Enseignante en philosophie à l’école nationale supérieure des Beaux-arts de Nancy,
Céline Flécheux clôtura cette fructueuse journée par une lecture de l’œuvre de Cy Twombly à partir d’un point de butée : qu’est-ce qui vient faire obstacle à la sensualité de ses œuvres ? Arguant d’un éros dans la pratique picturale du peintre américain, elle a révélé la beauté et la sensualité de ses tableaux en démontrant les paradoxes de leur lisibilité et de leur visibilité autant que le nécessaire décrochage de leur référence sans pour autant la nier. C’est d’un amour grec de la métamorphose que les toiles sont prises dans une détermination indéterminée (ou une indétermination déterminée) afin de révéler l’œuvre sur une limite de l’impossible comme l’œuvre réalisée peut être aussi son brouillon. Entre les paradoxes de la modernité et la temporalité inconditionnelle de la peinture, le Symposium a centré ses enjeux sur la complexité et la fragilité de l’art. En s’interrogeant et en se confrontant au public, ses participants ont pris le risque d’exposer une fragilité qui constitue le rapport intime de chacun aux œuvres. Sans nier les divisions entre les manières de voir, ni entre le sensible et la connaissance, il s’agissait d’affirmer l’existence de valeurs poétiques du monde que seul l’art est capable, par sa fragilité même, de céder à tous et à chacun. Ce que l’œuvre cède, il ne revient à personne de pouvoir l’annexer.

Samedi 8 mars, une centaine de personnes étaient réunies autour d’un tableau de Cy Twombly qu’un baiser a défiguré un jour de juillet 2007.