Réponse au journal Le Monde
par Miquel Barceló, artiste
Le 4 juin, jour du vernissage l’exposition Cy Twombly, je suis arrivé très en retard, juste pour découvrir ce que notre Maître à tous avait créé spécialement pour Avignon. Je n’aurais manqué cet événement pour rien au monde. Quel privilège, que de merveilles ! Quelle beauté offerte à tous. Mais la semaine dernière, j’étais à New York pour inaugurer une exposition de mes sculptures quand un ami de Cy Twombly m’a montré la une du New York Time. « Vandalisme à la Collection Lambert, une oeuvre rare de Twombly détruite. » J’ai d’abord pensé à Yvon Lambert, notre ami, et à cette oeuvre qui nous avait tous bouleversés le jour du vernissage. Puis j’ai immédiatement pensé au fou qui avait lacéré les immenses peintures de Barnett Newman à Amsterdam. Acte de folie ou de barbarie rappelant les pires épisodes de l’histoire. Pour moi, c’est comme une toile brûlée, à jamais défigurée. Quelle horreur ! Dans le cas d’Avignon, le pire est qu’il ne s’agit que d’un acte publicitaire, le quart d’heure de célébrité compris avant l’heure par Warhol. Il s’agit surtout d’une manipulation extrêmement dangereuse pour l’intégrité de l’art en général. Cette pseudo artiste prétend, ne fait que prétendre, en entourant son geste de bons sentiments à sensation, avec la guerre comme ultime message. Mais elle ne se rend pas compte que son propos est ringard. C’est pompier, comme l’art sous Napoléon III où tout était peint au premier degré, sans aucun recul.
N’oublions pas que la victime, c’est Cy Twombly, le plus secret, le plus pudique de tous les artistes vivants, que ces deux imbéciles pousseraient à légiférer sur leur action débile par une sorte de chantage. Il ne faut surtout pas céder. Il ne faut plus nourrir ni alimenter cette immense bêtise. L’oeuvre de Twombly, sublime, repose davantage sur l’invisible que sur le visible, ce qui peut être dur à comprendre pour le public, et ce qu’à commis cette femme, c’est un viol, du vandalisme sans aucune intelligence. Il n’aurait jamais fallu ouvrir le débat. Le Monde n’aurait jamais du servir de caisse de résonance à cette bêtise pitoyable.
Par contre, il aurait été juste de rappeler dans notre histoire de l’art des faits antérieurs autrement plus géniaux et réalisés avec brio. Je pense par exemple à l’oeuvre incroyable de Robert Rauschenberg consistant en 1953 à gommer un beau dessin de Willem de Kooning, qui représentait à ses yeux le maître incontesté de l’époque, celui qu’il fallait dépasser. Le jeune artiste avait acheté le dessin au père de l’expressionnisme abstrait, et c’est avec son consentement qu’il l’avait gommé. Quelle invention, quel acte de bravoure partagée...
Pour Avignon, on nous parle d’un « conseiller artistique », mais c’est quoi ça ? Aucun artiste n’a de conseiller, surtout si celui-ci conseille de détruire des oeuvres pour rien et prétend qu’un « bisou » peut s’enlever avec du lait démaquillant. Quelle ignorance ! Réfléchissez un peu, le vermillon est le pigment le plus corrosif et je ne préfère pas connaître la composition des rouge-à-lèvre ; le gras, les agents conservateurs ont dû déjà attaquer les fibres de la toile de Twombly. C’est trop con, c’est une malheureuse publicité qui me met très en colère. Attention, il ne faut pas alimenter le feu, il faut être très vigilant et sévir, comprendre que les victimes dans l’histoire, ce sont les artistes. Tout cela est simplement inqualifiable.
Miquel Barceló, 30 juillet 2007
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