Vivre un mensonge à travers la vie des autres
par Douglas Gordon, artiste

Cher lecteur,

Je vous écris cette lettre depuis l’espace confiné d’un vol sur Easy-jet Berlin-Glasgow, puis Glasgow-Avignon, avec le projet de découvrir l’exposition « Blooming » de Monsieur Cy Twombly.

Alors que je découvre la presse à propos de « l’intervention » sur un des tableaux de Monsieur Twombly, un petit bébé a commencé à crier avec hystérie, les hôtesses de l’air feignent d’ignorer tous les passagers qui, moi inclus, sont agités, irritables, car inconfortablement installés.

Regardant autour de moi, je vois pratiquement tout le monde rechercher refuge dans les pages de la presse à scandale omniprésente telle HELLO, ALLO, BILD, etc... Comme nous le savons tous, ces images brillantes sur les papiers les moins chers parlent de la célébrité présumée. Littéralement et métaphoriquement, elles illustrent l’actuel climat d’obsession concernant la vie des autres. Notre génération est devenue totalement préoccupée par les secrets / les non-secrets de la vie des autres, c’est le phénomène international du Big Brother, la recherche de nouvelles stars, la compétition des idoles, la presse trash et ainsi de suite.

La triste RÉALITÉ, c’est que vivre au 21ème siècle revient à être condamné à vivre des désirs introvertis d’une reconnaissance frustrée, utilisant la célébrité des autres et la culture comme les reflets d’un miroir. Losers désespérés qui poursuivent le succès en s’attachant à celui des autres. Le Modus Operandi est « par n’importe quel moyen ».

J’avais pensé, stupidement, que le monde de l’art était une sorte de refuge extérieur à ce qui vient d’être décrit ci-dessus ; un archipel de conquêtes et d’expériences dans des galeries et des musées du monde entier. Je ne suis certainement pas contre l’iconoclasme, comme le savent certains lecteurs familiers de mon travail, MAIS un des éléments les plus sacrés pour moi, dans mon expérience avec le monde de l’art, a toujours consisté à faire jaillir l’opportunité d’une provocation intime et une tension psychologique entre l’oeuvre d’art et le regardeur. Les malheureux événements d’Avignon me désespèrent.

La publicité qui a entouré le tableau de M. Twombly a désormais anéanti toute possibilité réelle pour moi d’engager une relation avec l’oeuvre. Ces sentiments possibles de communion intime ont été étouffés par ce qui représente l’autre tendance symptomatique d’une société totalement rance : si l’intention de l’intervention était véritablement de faire une oeuvre de paix, d’amour et de tout ce qui a été dit, j’ai des frissons quand je pense au processus de pensées dans lequel elle s’engage dans l’art. C’est pour le moins vraiment clair que cette intervention ne prend pas en compte l’aura première de cette oeuvre originale et unique.

Il est regrettable de réaliser qu’alors qu’on désire tous être dévorés de baisers, la suffocation et la mort en sont souvent le résultat.

Cordialement,

Douglas Gordon, le 1er août 2007

P.S. Pour citer Stephen Patrick Morrisey
« Ah, fame, fame, fatal fame. It can play hideous tricks on the brain… »
« Ah, célébrité, célébrité, fatale célébrité, ça peut jouer de mauvais tours au cerveau… »
(The Smiths, « Frankly Mr. Shankly »)

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