« Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingt ans, j’aurai fait encore plus de progrès : à quatre-vingt-dix ans, je pénètrerai le mystère des choses ; à cent ans ; je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiendrai ma parole. Écrit à l’âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gwakio Rojin, le Vieillard fou de dessin. »
Hokusai, extrait de la préface du livre Les Cent vues du Mont Fuji
Cy Twombly offre cet été à la Collection Lambert en Avignon une exposition qui fera date. L’immense artiste américain, né en 1928 en Virginie et vivant en Italie depuis près de cinquante ans, crée désormais dans toute sa maturité, dans la plénitude de celui qui n’a plus rien à prouver mais cherche encore et toujours. La dernière occasion de voir son travail en France remonte à la rétrospective des œuvres sur papier que le Musée national d’art moderne présenta en 2001 à Paris, après le Musée de l’Ermitage à St Pétersbourg. Pour Avignon, c’est tout simplement une exposition entière qu’il a spécialement réalisée, prenant en considération bien sûr la lumière si spécifique de la Provence, mais aussi toutes les contraintes de l’espace du bâtiment, l’ordonnancement classique de l’entrée de l’hôtel particulier, les grandes portes-fenêtres faisant pénétrer le soleil estival, la déambulation symétrique dans les salons du rez-de-chaussée qui se déploient de gauche à droite en enfilade très classique. Convoquer Hokusai, ce « vieillard fou de dessin » pour aborder cette exposition manifeste de Cy Twombly n’est pas une simple fantaisie esthétique ; l’histoire de l’art nippon est intrinsèquement contenue et assumée dans ce cycle de peintures que nous offre généreusement Cy Twombly.
Comme on le comprend dans la citation placée en exergue de ce texte, Hokusai fut hanté toute sa vie par son regret de savoir qu’il serait un jour interrompu dans son labeur, ce qu’il écrivait déjà quinze ans avant sa mort en préfaçant Les Cent vues du Mont Fuji, puis en 1849, peu de temps avant de déposer les pinceaux comme les samourai déposèrent leurs armes quand, à l’Ere Meiji, le Japon s’ouvrit enfin à l’Occident : « Si le ciel me donnait encore dix ans… » puis il se reprenait : « Si le ciel me donnait encore seulement cinq ans de vie, je pourrai devenir un grand peintre. »
Qu’est-ce à dire ? Que l’exposition qu’offre Cy Twombly, la première réalisée spécifiquement pour un musée français, serait empreinte de mélancolie, voire teintée d’angoisse funeste ? Au contraire ! Tous ces mois d’hiver qui auront été nécessaires à la conception de ce cycle de peinture ont été le théâtre d’une vraie jubilation créative dans un grand atelier loué spécifiquement dans la campagne de Gaeta pour déployer ces œuvres en devenir. Le choix thématique, générique, est on ne peut plus joyeux, telle une symphonie réellement musicale avec une partition de couleurs parfois chatoyantes, violentes, voire criardes, chamarrées, absolument libérée de toute convention picturale. Le rythme de la production est sidérant pour un artiste qui produit en général plutôt lentement et parcimonieusement : Cy Twombly a choisi ses salles dans le musée d’Avignon en mai 2006 et il nous a confirmé en septembre à Paris, après un rendez-vous au Louvre, qu’il commencerait à peindre dès l’automne, après un séjour annuel dans sa Virginie natale.
Le titre « Blooming » accompagné du sous-titre « a Scattering of Blossoms and other Things », (Semés à la volée, éclosions et autres choses…) ne renvoie qu’à la vie qui éclate et rayonne de toute part. Elle bourgeonne comme libérée par un trop plein de sève que l’hiver aurait retenu trop longtemps en sommeil, telle cette éclosion de pivoines à la beauté étourdissante qui nous est donnée à contempler. Cette effloraison pimpante, l’épanouissement abusif de ces fleurs irradiantes, laissent poindre dans un feu d’artifice l’éphémère beauté de pivoines disproportionnées, grosses comme des nuages trop lourds pour traverser le ciel sans tomber sur nos têtes. Comme si une averse orageuse avait gorgé ces fleurs d’un jus coloré, l’eau se mêle aux pigments des pétales, au point de se répandre en coulures, giclures dégoulinant sur des fonds jaune paille, vert tendre, grenat ou orangés. Quelques textes s’intègrent à ces œuvres picturales. Comme toujours avec Twombly, ils sont griffonnés à la hâte, dans une écriture exquisément indéchiffrable. Ici, des Haiku japonais dédiés aux pivoines cultivées depuis des siècles par les moines jardiniers des temples zen, qui en inventent des variétés toujours plus joufflues, plus colorées, rouges, roses, violettes, ou au contraire plus minimales et graphiques, immaculées, blanches, crème, jaunes, composées seulement de quelques pétales légères comme de la soie. Là, un leitmotiv emprunté au poète Kikaku revient dans ces compositions picturales : « Ah ! The Peonie, for which Kusinoshi took off his Armour », « Ah !, Ces pivoines pour lesquelles Kusinoshi retira son armure » ne renvoie-t-il pas à une double métaphore, celle du peintre toujours en guerre, mis à nu car désarmé devant tant de beauté florale, tel un Arthur Rimbaud qui préféra asseoir celle-ci sur ses genoux, et aussi celle de l’invitation faite par l’artiste aux regardeurs à se débarrasser de tout artifice pour contempler ces fleurs. Sans armure, sans carapace, sans préjugé, sans idée préconçue, un peu comme Saint-François d’Assise invitant les Chrétiens à se libérer de leurs biens matériels pour prêcher, même devant un public uniquement composé au départ de chardonnerets, de pinçons, de merles et de rossignols.
Ces énormes fleurs répétées à l’envi sur toutes ces toiles de même format pourraient bien évidemment rappeler Monet avec les dernières grandes séries picturales que le père de l’Impressionnisme consacra inlassablement aux Nymphéas qu’il observait chaque été de son petit pont japonais, au cœur de son jardin de Giverny. Le format très horizontal choisi par Cy Twombly et la répétition du motif floral peuvent aussi rappeler les célèbres séries de fleurs sérigraphiées par Andy Warhol sur d’immenses toiles en bichromie… Mais il faut davantage se tourner du côté des toutes dernières peintures de Bonnard qui concentra ses dernières émotions de peintre en peignant minutieusement des petits amandiers en fleur, ces premiers arbres fruitiers qui fleurissent en Provence à la fin de l’hiver… Et c’est surtout au maître de la Modernité qu’on pense, au grand Matisse niché dans son hôtel sur les hauteurs de Nice, à Cimiez, lui qui n’avait plus rien à prouver et qui, les mains gagnées par l’arthrose, abandonna ses pinceaux mais se libéra ainsi définitivement de la peinture en inventant ses merveilleuses compositions de papiers découpés aux ciseaux dans des aplats de couleur pure. Là aussi, philodendrons, palmiers, branches de citronniers, magnolias remplacent tout autre sujet peint, comme si on pouvait tout dire avec une simple fleur quand on a déjà tout peint avec brio. Un tel luxe est réservé aux plus grands, et Cy Twombly nous en apporte ici la démonstration la plus éclatante.
Pas moins de six immenses peintures sur panneaux de bois de 5,5 mètres et trois de 2,5 mètres se déploieront dans les salles du musée, avec en introduction à cette déclamation picturale quatre peintures sur toiles, deux pensées comme des tableaux nichés en impostes qui encadreront l’entrée XVIIIe de l’hôtel particulier avignonnais. À ces deux envolées de textes autant lyriques qu’abstraits qui introduisent subtilement l’exposition répondront deux impressionnantes toiles blanches de 3,5 x 4 m sur lesquelles se dessinent au pinceau trempé dans le pigment violet des calligraphies tout en rondeur, comme autant de premiers jets vibrants qui donneront l’énergie, la vitalité des futures pivoines peintes dans les salles suivantes.
Et comme si cet ensemble inédit ne suffisait pas à ravir l’amateur d’art, Cy Twombly a décidé de présenter un ensemble d’une quinzaine de sculptures en plâtre ou en bronze alors qu’aucun musée n’a jamais présenté en France ces hommages aux Nikke grecques, aux tours sans fin de Brancusi, aux marcheurs de Giacometti et même aux compositions cubistes de Picasso. Enfin, quelques œuvres sur papier termineront ce parcours ébouriffant. C’est peu dire que cette exposition n’est que pure félicité.
Le catalogue en coédition avec Gallimard se proposera de restituer cette joie de vivre, cet amour de l’art, de son histoire distillée tout en légèreté et en subtilité. Nous avons demandé au photographe François Halard de réaliser les photographies de ce catalogue pour toutes les vues dans le musée pendant l’accrochage avec l’artiste. N’a-t-il pas été l’un des rares privilégiés, au début des années 90, à pouvoir réaliser dans la maison du maître à Gaeta toute une série de photographie rappelant étrangement celles de Cartier-Bresson de 1954, avec un Matisse en robe de chambre, coiffé d’un petit bonnet et entouré de tourterelles dans son hôtel-atelier niçois.
« Dans le silence
avant l’arrivée des hôtes
les pivoines »
Busson, vers 1820
« Les pivoines flétries
nous partîmes
sans regret »
Hokushi, vers 1770
Éric Mézil,
le 1er février 2007
Commissaire de l’exposition
Directeur de la Collection Lambert en Avignon
Contact presse :
Collection Lambert
Stéphane Ibars
04 90 16 56 20
s.ibars@collectionlambert.com
2E Bureau
Martial Hobeniche
01 42 33 93 18
m.hobeniche@2e-bureau.com
CY TWOMBLY
BLOOMING
A Scattering of Blossoms and other Things